Une économie inclusive ne suffit pas à dompter l’extrême droite

Comment expliquer la montée de l’extrême droite en Europe et aux Etats-Unis? Les commentateurs proposent souvent des explications matérialistes, pointant du doigt le chômage et les inégalités économiques. Pourtant, ces analyses ignorent l’attractivité des idées d’extrême droite, comme le chauvinisme ethnique et le désir d’autorité. Celles-ci n’ont que peu à voir avec l’économie. Pour contrer l’extrême droite, seules les idées peuvent combattre cette idéologie.

Auteurs: Joseph de Weck et Ivo Nicolas Scherrer

Le déterminisme économique semble orienter les idées de beaucoup d’opposants de l’extrême droite. Didier Eribon, intellectuel français de gauche célébré en Allemagne, assure que les réformes Macron alimenteront la misère économique et permettront à Marine Le Pen d’accéder au pouvoir en 2022. The Economist propose une analyse aussi terre à terre : si Macron échoue à faire redémarrer l’économie, il sera difficile de maintenir Le Pen à distance, s’inquiète l’hebdomadaire libéral.

Selon ce raisonnement, la crise économique dans le rust-belt aux Etats-Unis a été décisive pour l’élection de Trump et le Brexit n’aurait pas été possible sans des inégalités croissantes au Royaume-Uni. Mais l’extrême droite est-elle vraiment simplement le reflet de la situation économique et de ses effets sur la société ?

Le FN existerait même dans une économie prospère

Attribuer la montée des nationalismes uniquement aux difficultés économiques semble réducteur ; il suffit de s’intéresser, par exemple, aux cas du Danemark et de la Suisse. Dans ces deux pays, les indicateurs économiques et sociaux sont au vert. Le taux de chômage est faible et les inégalités de revenus mesurées par l’indice de GINI sont en-dessous de la moyenne de l’OCDE. En outre, les salaires réels sont élevés, et l’État offre une protection sociale relativement solide voire généreux.

Il n’en demeure pas moins que les nationalistes de droite ont un rôle majeur au sein de ces deux pays. Le Parti du Peuple danois est le deuxième parti du pays avec 21% des voix. Son équivalent suisse, l’Union démocratique du centre, premier parti depuis deux décennies, a obtenu près de 30% des votes aux dernières élections. A l’image du Front National, ils considèrent les étrangers et l’Union Européenne comme les sources du mal.

Le constat est clair : une économie prospère et inclusive n’offre aucune garantie contre une percée de l’extrême droite. Les élections récentes en Allemagne en témoignent également. Selon un sondage effectué à  la sortie des urnes, 84% des électeurs ont qualifié la situation économique du pays de «bonne», une progression de 10% par rapport à 2013. Malgré cela, le parti nationaliste AfD, a fait pour la première fois son entrée au Parlement allemand, avec 13% des voix.

Pas de montée des sentiments anti-immigration

On pourrait alors penser qu’un pays en crise est certainement plus vulnérable aux discours nationalistes clivants. Le politologue Larry Bartels contredit cette idée reçue en s’appuyant sur l’Enquête sociale européenne qui interroge régulièrement les Européens sur leurs opinions et attitudes. Selon ces données, l’insatisfaction liée à la conjoncture économique a connu une forte progression dans les premières années après la crise de 2008, tandis que la méfiance envers la politique n’a augmenté que très légèrement. Dans le même temps, les sentiments anti-immigration et europhobes sont restés étonnamment stables.

En d’autres termes, les Européens, même lorsqu’ils sont mécontents de leur situation économique, ne sont pas devenus plus nationalistes ou xénophobes. Comment alors expliquer le succès des partis d’extrême droite au cours de la dernière décennie ? Selon M. Bartels, ces partis ont su mieux mobiliser leur base électorale, qui a toujours partagé leurs idées sans pour autant participer aux scrutins. Les élections allemandes semblent confirmer cette hypothèse : 25% des soutiens à l’AfD n’ont pas voté aux élections précédentes.

Prendre les idées au pied de la lettre

Les idées de l’extrême droite, qui prônent une politique d’autorité, de tradition et d’exclusion en réponse aux besoins d’ordre, d’orientation et de communauté nationale, semblent être attractives en elles-mêmes, indépendamment de la conjoncture économique et sociale du pays. Les étrangers, la mondialisation et la libéralisation des mœurs sont alors des problèmes en soi, car ils remettent en question leur vision d’une société harmonieuse.

Robert Ingelhart et Pippa Norris des universités du Michigan et Harvard démontrent dans leur recherche l’importance de ces idées dans la montée de l’extrême droite. S’appuyant eux-aussi sur l’Enquête sociale européenne, ils démontrent que les électeurs d’extrême droite sont moins motivés par l’insécurité économique que par une adhésion aux valeurs autoritaires, une attitude critique envers l’immigration et la coopération internationale.

Aux Etats-Unis, un sondage de Patrick Forscher et Nour Kteily, des universités de l’Arkansas et Northwestern, effectué auprès de personnes s’identifiant au mouvement d’extrême droite de l’alt-right semble confirmer cette thèse. Il en ressort que les sympathisants de l’alt-right n’ont pas une vision plus négative de l’Etat et de l’avenir de leur situation économique que le reste de la population. De la même manière,  en Allemagne, 73% des électeurs de l’AfD perçoivent leur situation économique comme « bonne » selon un sondage effectué à la sortie des urnes. Cette tendance est inférieure à la moyenne, mais toujours relativement élevée.

Combattre l’idéologie sur le champ des idées


Que peut-on donc faire ?
On ne combat une idée qu’avec une autre idée. Ce proverbe célèbre du film Ben Hur devrait inspirer les opposants de l’extrême droite. Il est de leur devoir promouvoir et de communiquer leurs valeurs de manière à persuader leur base électorale de leur bien fondé.

La séparation des pouvoirs et les droits de l’homme sont les meilleurs remparts contre la tyrannie. Pour répondre au besoin d’inclusion, un patriotisme institutionnel faisant la promotion d’une identité collective dans l’exercice des droits démocratiques peut être défendu. A la promotion du repli sur soi, nous devons opposer l’éducation et l’humanisme des Lumières. Au jeu à somme nulle de l’émulation nationaliste et identitaire,nous opposons une coopération gagnant-gagnant. Finalement, à la politique de l’exclusion répond la défense d’une société plurielle et ouverte, soucieuse de l’équilibre entre la liberté individuelle et l’égalité.

Faire avancer l’inclusion économique et trouver des solution aux problèmes sociaux et économiques sera toujours crucial. Mais cela ne suffira pas à garder l’extrême droite à distance. L’idéologie doit être combattue sur le champ des idées.

 

Article traduit de l’anglais par Camille Caubrière, Mathieu di Cristo, Raphaël Borbotti-Frison,

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Publié le 09/10/2017