Qu’attendre de la transformation du franc CFA ?

Par Thomas Bajas

« Les derniers jours d’un condamné », voici comment titrait Kako Nubukpo, économiste et ancien ministre togolais, le chapitre dédié au franc CFA de son dernier livre[1] sorti fin 2019. L’annonce, faite par Alassane Ouattara et Emmanuel Macron à Abidjan, le 21 décembre dernier donne, à priori, raison à Monsieur Nubukpo. À priori sans effets économiques, cette réforme aura pour mérite de redonner, symboliquement, leur souveraineté monétaire aux États africains de la zone UEMOA. Mais n’est-ce qu’un symbole ? L’objectif est-il de maintenir les États africains de la zone dans une servitude volontaire économique vis-à-vis de la France ou de l’Europe ou n’est-ce qu’une première pierre destinée à ouvrir la voie à plus d’autonomie et d’intégration ? En somme, est-ce seulement le nom de cette monnaie qui est condamné ou bien son fonctionnement est-il lui aussi remis en question ?

Qu’est-ce que le franc CFA ?

Créé le 26 décembre 1945 sous le nom de franc des colonies françaises d’Afrique (CFA), cette monnaie avait pour objectif initial de restaurer l’autorité monétaire française dans des territoires isolés de la métropole durant la seconde guerre mondiale. Présent aussi bien dans l’ancienne Afrique-Occidentale française (AOF) que dans l’ancienne l’Afrique-Équatoriale française (AEF), le franc CFA a en quelque sorte fait perdurer ce découpage après les indépendances de 1960 (i) le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Bissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo formant l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), dont l’institut d’émission est la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) (ii) le Cameroun, la République centrafricaine, la République du Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale et le Tchad, formant la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), dont l’institut d’émission est la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).

Devenu franc de la communauté financière d’Afrique (pour l’UEMOA) et franc de la coopération financière en Afrique centrale (pour la CEMAC), ces deux monnaies sont articulées autour des mêmes quatre mécanismes fondamentaux que sont (i) la fixité de la parité avec la monnaie ancre, l’euro (ii) la libre transférabilité avec cette monnaie ancre (iii) la garantie de convertibilité par le Trésor français (iv) la centralisation des réserves de change (rémunérées) auprès du Trésor français.

Pour ce qui est de la gouvernance, les banques centrales des deux zones sont indépendantes (le gouverneur est nommé par les chefs d’État de la zone) et leurs politiques monétaires sont décidées par le conseil des ministres des finances de l’union. C’est à la conférence des chefs d’État de trancher les questions qui n’auraient pas trouvé de solution par accord unanime du conseil des ministres.

Les banques centrales sont en charge de la mise en œuvre de cette politique monétaire avec deux organes : le conseil d’administration et le comité de politique monétaire. Le premier est composé du gouverneur, d’un membre nommé par chacun des États membres de l’UEMOA ainsi que d’un membre désigné par l’État français. Ce dernier doit également nommer un membre au comité de politique monétaire, composé du gouverneur, des vice-gouverneurs, d’un membre désigné par chacun des États membres de l’UEMOA ainsi que de quatre membres nommés par le conseil des ministres des finances.

Par ailleurs, pour ce qui est de l’appartenance ou non à cette union monétaire, du choix de la monnaie, du nom de cette dernière ou du taux de change, la responsabilité incombe à chaque union (où la France n’est pas représentée) et donc aux États membres.

Alors pour ou contre cette monnaie ?

Avant d’évoquer les arguments des pro et anti franc CFA, il apparait important de parler de la dimension symbolique de cette monnaie. En effet, loin des théories complotistes qui verraient la France se servir du franc pour maintenir ses intérêts économiques dans la zone, cette monnaie a malgré tout (i) été créée durant la colonisation et eue un nom s’y référant (ii) un fonctionnement permettant d’alimenter des soupçons d’ingérence néocoloniale (réserves à la Banque de France, impression de la monnaie en France, présence française dans les institutions, etc.).

Au-delà de cette importante réalité symbolique les trois principaux arguments en faveur du franc CFA, souvent avancés par les dirigeants et institutionnels des deux côtés de la Méditerranée, sont :

– la stabilité monétaire et financière, concrètement une inflation faible, notamment comparée à d’autres pays d’Afrique subsaharienne (3% contre 9% en moyenne). En effet, comme pour la BCE, le maintien à une inflation inférieure à 2% dans la zone UEMOA est l’objectif principal de sa politique monétaire.

– l’attractivité économique de la zone. En effet, la parité fixe et la garantie de convertibilité permettent d’augmenter les investissements étrangers, notamment en éliminant le risque de change.

– l’intégration régionale et donc la création d’un marché commun.

Du côté des anti franc CFA, principalement la société civile des pays africains de la zone dont Monsieur Nubukpo est un des porte-voix, on argue qu’une plus forte inflation, en réduisant l’endettement réel, favoriserait l’investissement productif (et la consommation) plutôt que la rente. Selon ce dernier, dans une économie où la population est très jeune et double tous les vingt-cinq ans, la demande devrait être le moteur de la croissance. Or le crédit serait cher et surtout rationné à cause de l’obligation d’accumulation de réserves. Aussi, le fait que le franc CFA soit une monnaie forte pénaliserait les exportations africaines au profit des importations de produits manufacturés et agricoles étrangers. Cela ne permettrait pas aux États de la zone de transformer leurs matières premières et de développer des industries locales. Loin de voir la parité fixe comme un instrument positif, cette dernière, avec la libre transférabilité permettraient aux riches africains, mais aussi aux multinationales, de rapatrier leur(s) fortune/profits en France et n’importe où dans la zone euro. Enfin, pour ce qui de l’intégration régionale, le fait que les échanges intracommunautaires soient faibles (15% contre 60% pour la zone euro) n’encouragerait pas les États membres à avancer vers une plus grande harmonisation.

En somme, d’un côté le franc CFA permettrait d’éviter de graves crises inflationnistes, de l’autre il favoriserait le statu quo économique aux dépends d’une jeunesse majoritaire et à la recherche d’emploi.

Que va changer l’Eco ?

Annoncé donc par Emmanuel Macron et Alassane Ouattara, Président de l’UEMOA, le franc CFA devrait disparaitre de cette zone au cours de l’année 2020, remplacé par l’Eco.

Le premier changement à noter est donc le symbole et la réappropriation, du moins sémantique, par les pays de la zone de leur souveraineté monétaire. Aussi, pour mettre un terme aux accusations d’ingérence néocoloniale et corroborer cette idée de souveraineté retrouvée, deux modifications sont apportées au fonctionnement de la monnaie : (i) il n’y aura plus de représentants français dans les instances de la BCEAO (ii) la BCEAO est libre de réaliser ses placements où bon lui semble (ses réserves de change ne sont plus centralisées au Trésor français). Cependant, l’Eco conservera, au moins dans un premier temps, une parité fixe avec l’Euro et sa garantie de convertibilité sera toujours assurée par la France. Une transition en douceur donc, servant très certainement à ne pas éroder la confiance des investisseurs dans la zone.

Loin d’être le changement structurel attendu depuis de nombreuses années et donc loin de transformer les effets de cette monnaie sur l’économie, cette réforme monétaire est tout à la fois décevante pour son impact réel et prometteuse pour ce qu’elle enclenche. Car elle peut être vue comme une première pierre à un édifice en construction. En effet, de nombreux pays du continent comme ceux d’Afrique centrale utilisant toujours le franc CFA ou ceux de la CEDEAO (Ghana, Nigeria, Gambie, Guinée, Guinée-Bissau, Liberia, Nigéria, Sierra Leone et Cap-Vert) dont six des huit pays de l’UEMOA sont également membres, pourraient se rallier à l’Eco prochainement. Ajoutée à l’OHADA (Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires) en place depuis vingt-cinq ans, à l’Union Africaine (organisation interétatique) et à la nouvelle Zone de libre échange continentale Africaine lancée en juillet dernier, c’est bel et bien l’intégration africaine et donc le développement d’échanges intracontinentaux qui pourraient avancer d’un grand pas avec cette réforme. De plus, l’arrimage à un panier de devises (plutôt qu’au seul euro) et la fin de la garantie de convertibilité pourraient très vite revenir à l’ordre du jour une fois l’Eco mis en place.


[1] L’Urgence africaine, Kako Nubukpo, Odile Jacob, 2019.

Image credit: kaysha/Flickr

Publié le 15/03/2020